mercredi 8 octobre 2008

6-7 OCTOBRE 2008: Le journal de bord de l'amiral François Bellec

source: Le carnet de Campagne de l'Amiral Bellec à Vanikoro.
source: operationlaperouse2008.fr

6 octobre 2008

"Ca y est! La Boussole s'est remise à parler, et le Dumont d'Urville à sourire. Dès le retour de la première palanquée, les menus trésors se sont déposés sur la table installée sous la tente qui prolonge les Algeco de l'Association Salomon sur le pont milieu. Une boîte ovale en porcelaine de Nankin provenant de Macao. Il manque son couvercle, mais Véronique Proner sait où il est : dans les réserves du Musée de l'histoire maritime de Nouvelle-Calédonie. Il a été trouvé en 2003. Une médaille commémorative montrant les profils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Un maillet percuteur en pierre de la culture des Indiens Tlingit d'Alaska. Un grenat de la taille d'une grosse cerise. Ce sont des mobiliers connus des habitués de Vanikoro, et c'est justement ce qui les réjouit. Les plongeurs ont retrouvé la strate archéologique exactement là où ils l'avaient quittée le 10 mai 2005. D'heure en heure, le mobilier de fouilles s'est enrichi d'une garde d'épée, d'une casserole, de débris de formes et de métaux divers dont l'origine possible torture les méninges autour de Robert Veccella, l'archéologue du GRAN. Gilbert Castet a mis en garde les plongeurs contre l'excès d'enthousiasme qui les dope brusquement. La faille reste un site sous-marin potentiellement dangereux.

A terre, Jean-Christophe Galipaud cherche toujours à matérialiser le tracé de la palissade ou de la lisière du camp des Français dont il a le plan en tête, depuis neuf ans qu'il s'est attaqué aux recherches terrestres et a trouvé les premières preuves confirmant la tradition orale. Des mélanésiens creusent des fosses rectangulaires bien nettes, partout où la géophysique a détecté quelque chose à travers le limon. Savent-ils dans leur tête que nous ne cherchons pas un trésor mais un signe tênu, une empreinte légère de la présence ici de Français en détresse décidés à survivre ?

ANNEXE/ Le hasard me fait achever ces extraits de mon livre le jour où sont relancées les enquêtes sur le récif et au bord de la rivière Lawrence. J'ai voulu simplement vous faire partager au fil des jours l'angoisse des survivants de la Boussole. Leur sort ultérieur et celui de leurs compagnons de l'Astrolabe, c'est ce que l'on cherche à terre au bord de la rivière Lawrence.

Les esprits de Vanikoro. Suite 12 et fin./ A cette époque, à Vanikoro, l'extermination jusqu'au dernier homme de la tribu vaincue faisait partie du quotidien viril des guerriers mélanésiens et tikopiens tout occupés à se haïr, et les crânes des ennemis tués ornaient par dizaines les maisons des esprits. Selon Rathéa, l'informateur de Dillon, même après le choc du premier jour, les insulaires continuaient à ne pas regarder les naufragés comme des hommes mais comme des esprits.
Outre leur arrivée spectaculaire, ils présentaient des particularités étranges. Leur front ou leur nez présentait une saillie d'un pied de long, ce que Martin Bushart avait expliqué à Dillon par une méprise quant aux cornes de leurs chapeaux. Et ils ne mangeaient pas comme les hommes, puisqu'un petit morceau de nourriture gros comme le doigt suffisait à les rassasier. La dimension de ce malentendu est à verser à décharge au dossier que nous somme tentés d'ouvrir aujourd'hui pour présomption de massacre sauvage de naufragés innocents.
Depuis le 16e siècle, les naturels des îles Salomon ont toujours rejeté brutalement les Occidentaux aventurés dans l'archipel, et massacré les naufragés. Rathéa avait confirmé que si certains faiaient continuellement la guerre aux rescapés, d'autres insulaires les avaient traités avec amitié. De toute manière, les quelques naufragés morts ou vifs furent corps et âmes les otages de tribus rivales, et la tension qui régnait dans l'île fragilisa encore leur situation précaire. Leur vaisseau spatial était détruit. Ils étaient des naufragés perdus sur une planète inconnue sur la face cachée de la Terre. Lundi 6 octobre - FB 21


7 octobre 2008
Un superbe petit objet est remonté à la lumière. Une parure en os finement ciselée. Elle appartient à la culture des indiens Tlingit, comme le percuteur en marbre remonté hier et d'autres objets remontés naguère. Les ethnologues identifieront cet animal dont la tête évoque un cheval, un aigle au bec démesuré ou une chimère, hérissé de poils ou de pattes selon l'avis de chacun. C'est l'un des plus émouvants matériels relevés de la Boussole car, échappant au quotidien des disparus, il témoigne de leur travail pour la connaisance des peuples, l'une de leurs missions du siècle des lumières. Qui avait collecté soigneusement ces preuves de la culture et de l'art Tlingit lors de l'escale funeste au Port-des-Français en Alaska en juillet 1786 ? Lamanon peut-être, qui avait relevé des éléments de vocabulaire, mais je pense aussitôt à Claude-Nicolas Rollin, chirurgien-major de la Boussole, un peu un oublié de l'état-major scientifique, entre savant et officier. C'était un ancien des campagnes de la guerre d'Amérique. Sa passion pour l'anthropologie lui avait fait rédiger en cours de voyage plusieurs mémoires, joints aux cartes et aux journaux parvenus en France. Parmi ses remarques sur les habitants de la Tartarie, de Sakhaline, de l'île de Pâques ou de Mowée aux Hawaï, il avait rassemblé un "Mémoire physiologique et pathologique sur les Indiens", aujourd'hui fondateur de l'anthropologie des Amerindiens de la côte occidentale. On l'aimait bien à bord. Collignon, le jardinier, lui devait son bras après l'éclatement d'une poire à poudre en Tartarie, et son confrère Lavaux, le chirurgien de l'Astrolabe, lui était rédevable de sa trépanation après le massacre des Samoa.
Les chirurgiens de la Marine ont été partout d'excellents observateurs scientifiques, au point que les grands voyages d'exploration qui se sont succédés après la chute de l'Empire n'ont plus embarqué de naturalistes et leur ont fait totalement confiance. A cause du désastre de l'expédition, Claude-Nicolas Rollin qui livrait son travail au fur et à mesure des escales avec son humilité de marin, a rendu plus de services à la science que les naturalistes embarqués dont les notes jalousement gardées ont été perdues avec eux. Le hasard reconnaissant continue à placer ses travaux sous les mains des plongeurs. Les recherches à terre se poursuivent à Paiou et à Paucouri où Jean-Christophe Galipaud a fait des découvertes intéressantes qu'il va investiguer jeudi. Tout cela a besoin de mûrir avant que d'en parler. Alain Conan a délivré hier un stock de médicaments à Emoa dans le sud- est de l'île. C'est un joli village étalé le long d'une plage exposée aux vents de mer. Sous un grain crépitant puis à travers des rouleaux battant un large platier, nous avons vécu une opération typiquement vanikorienne.
Emoa a l'aimable particularité de présenter les signes de mélanges harmonieux entre mélanésiens et polynésiens. Poursuivant leurs travaux d'Hercule, les hommes (et femmes) du RIMAP ont déplacé d'une trentaine de mètres en bloc et en un clin d'oeil le petit monument commémoratif de Paiou, menacé par le recul du rivage. Par quel étonnant moyen ? "Comme dans l'Egypte des pharaons" a répondu sobrement l'adjudant-chef Buridan."
Mardi 7 octobre - FB 22

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